Une enfant de Thôt
Le soleil caressait la terre de ses bras ardents. Le village semblait endormi, car les habitants avaient déserté ses méandres, fuyant la chaleur insoutenable au profit de la relative fraicheur des modestes habitations plongées dans la pénombre. A cette heure de la journée, la moindre inspiration brûlait vos poumons et la lumière de Rê vous aveuglait. Au cœur d'un pays comme l'Egypte, la meilleure solution consistait à commencer le travail tôt le matin, surtout lorsque l'on était un paysan. Alors que le temps semblait s'être figé pour l'après midi, une petite fille était assise à l'ombre d'un sycomore avec un vieil homme. L'arbre leur offrait son trésor, une ombre vaste sur la place du village. Concentrée, elle tenait fermement un petit bout de bois et traçait des signes dans la terre.
« Une parole sage est plus cachée que l'émeraude. Pourtant on la trouve auprès d'humbles serviteurs qui broient le grain, lut le vieil homme à voix haute. L'enseignement de Ptah-Hotep, excellent choix. »
L'enfant lui adressa un regard radieux. Il n'avait formulé aucune critique, il n'y avait donc pas de fautes dans sa phrase. Elle baissa les yeux vers le sol, soudain hésitante. Une question lui brûlait les lèvres.
« Hesy… L'as-tu apporté ? »
Nehebet tourna la tête, rougissant de son audace. Le vieil homme ne pût s'empêcher de sourire devant l'impatience de la jeunesse. Il sortit le rouleau de papyrus tant convoité de sa besace, avec mille précautions. Elle resta hébétée devant une telle merveille.
« Tu as bien travaillé, et comme promis, je te prête un papyrus de ma bibliothèque personnelle. Déchiffre-le, étudie-le, mais surtout prends-en bien soin. »
Nehebet courut au fleuve pour y laver ses mains, puis elle revint tout aussi hâtivement et les essuya sur un morceau de lin grossier, mais propre. Avec émotion, elle déroula le précieux texte pour en découvrir les premiers mots. L'écriture était élégante, et son support de qualité. Seul un rouleau de papyrus et une encre d'exception pouvait être à la hauteur de l'enseignement à transmettre.
« Merci ! Je ne trouve pas les mots… bredouilla-t-elle. »
Hesy tapota affectueusement la tête de la petite fille de sa main. Il se leva avec difficulté, et Nehebet lui proposa de le raccompagner chez lui, pour qu'il puisse marcher en s'appuyant sur elle. Il refusa d'un geste et prit le chemin de la plus belle maison du village. Le vieil homme passait une retraite agréable à la campagne, après avoir bien gagné sa vie en tant que scribe au service de l'administration du temple d'une grande ville. L'érudit n'avait plus de famille, et avait décidé de passer sa retraite dans un coin isolé, pour profiter du calme. Il s'était lié d'amitié avec une jeune paysanne, dont le rêve était d'apprendre à lire et à écrire. Ainsi, il lui léguait une partie de son savoir et Nehebet apaisait sa solitude.
Mais il y avait peu de chances qu'elle puisse devenir scribe à son tour. Issue d'une lignée de paysans modestes, son avenir était tout tracé. Elle épouserait un autre paysan, aurait des enfants et connaitrait les joies et les malheurs d'une vie simple. Pourtant, Nehebet voulait croire qu'une autre vie était accessible.
C'est pourquoi chaque jour, une fois les travaux des champs terminés, elle refusait le repos. Avec acharnement, elle travaillait avec Hesy pour lui prouver qu'elle serait un jour digne d'intégrer une Maison de Vie, lieu de formation par excellence pour les scribes. Nehebet chassa toutes ces pensées de sa tête. Elle devait se concentrer sur la lecture du papyrus. Elle essaya tout d'abord de repérer les mots qu'elle connaissait déjà. Avec excitation, la petite fille trouva le nom de Rê, le disque solaire. Elle reconnut d'autres noms de divinités, telles que Seth ou encore Apophis. Il s'agissait donc d'un texte religieux. Nehebet était jeune, mais elle comprit qu'Hesy avait volontairement choisit un texte difficile pour décourager ses espoirs de changement de vie.
« Non, je ne renoncerai pas ! »
Les heures passaient, et Nehebet avait pu déchiffrer le sens général du texte. C'était le récit de la traversée des enfers de Rê, sur sa barque solaire. Le serpent Apophis essayait chaque nuit de faire chavirer la barque, pour que le chaos s'installe dans le monde. Mais des phrases entières restaient hors de sa portée, et les signes mystérieux semblaient la narguer, elle, si ignorante ! Des larmes de rage coulaient le long de ses joues.
« N'ai-je donc aucune chance de réaliser mon rêve ? »
Nehebet portait son regard douloureusement animé par la colère sur son village, et les champs environnants. Pourquoi était-elle née ici, dans la pauvreté ? Cette terre serait-elle sa prison pour toujours ? Elle replia le papyrus et rentra chez elle. Lorsque sa mère déposa le repas sur la vieille table de bois bancale, Nehebet fondit en larme. Ses sanglots étaient incontrôlables, et ses parents ne surent que faire pour la consoler. Peinés, ils se sentaient coupables de ne pouvoir lui offrir la vie à laquelle elle aspirait.
Le lendemain, après le travail des champs, elle se présenta devant Hesy, sous le sycomore. Il l'observait avec attention, et la petite fille ne put soutenir son regard. Honteuse, elle avoua qu'elle avait compris une partie du texte, mais qu'elle n'avait pas pu tout déchiffrer. Le vieil homme hocha la tête, et lui fit signe de s'asseoir.
« En toutes occasions, l'humilité doit guider tes pas. Par vanité, tu as voulu me prouver que tu pouvais étudier dans une Maison de Vie, mais voit combien ton savoir est insuffisant. Et tu as laissé la colère te gagner, accusant silencieusement tes parents pour ton échec. Ne vois-tu pas leur amour, leur peine ? Et crois-tu que la vie de paysan mérite un tel dédain ? Hier, tu as écrit une maxime de Ptah-Hotep sur le sol. Sa signification est que le plus modeste des hommes renferme des trésors en son cœur ! Il vit chaque jour en communion avec la nature et les dieux. »
Les joues de Nehebet se coloraient d'un rouge vif. Comment avait-elle pu ainsi renier ses parents, qui avaient pris soin d'elle chaque jour depuis sa naissance ? Comment avait-elle pu mépriser le travail de la terre, la base même de toute vie ? Elle pleura, sincèrement envahie par le regret.
« Pour quelle raison veux-tu devenir scribe ? demanda Hesy avec douceur. Pour ne plus être vue comme une simple paysanne, ou parce que l'amour des mots fait de toi une enfant de Thôt ? »
Beaucoup de pensées se bousculaient dans la tête de Nehebet. Pourtant, la réponse s'imposait d'elle-même.
« Je veux apprendre… devenir scribe pour lire aussi facilement, aussi instinctivement que je respire ! »
Le vieil homme sourit. Il n'avait jamais douté que l'enfant avait bon cœur, et l'envie sincère d'apprendre non pour se vanter des connaissances acquises, mais parce qu'elle voulait goûter au bonheur de la lecture.
« Pourrais-je un jour intégrer une Maison de Vie ? »
Hesy ne lui avait jamais expliqué en détail pourquoi une telle entreprise s'avérait proche de l'impossible, bien qu'il eût évoqué le sujet à diverses reprises. Avec un soupir, il lui apprit que la fonction de scribe était héréditaire, et que l'apprentissage devait commencer très jeune, vers cinq ans.
« Nehebet, tu es fille de paysanne, et tu as déjà une dizaine d'années. »
Son rêve était sur le point de s'écrouler pour de bon. Pourtant, Hesy semblait lui aussi s'accrocher au rêve de la petite fille. Se donnerait-il tant de peine à lui enseigner si l'accès à une école était impossible ?
« Cependant… »
Comme ce mot était doux à ses oreilles ! Reconnaissante, elle écouta Hesy lui décrire les rouages d'un plan qui pourrait peut être fonctionner. Et c'est ainsi que le père de Nehebet, orphelin depuis son plus jeune âge, devint le fils adoptif de Hesy. Un scribe s'était déplacé pour officialiser cet acte administratif, et Nehebet avait été émerveillé de pouvoir le contempler à la tâche. Il s'était assis en tailleur, et avait prié Thôt, le dieu protecteur des scribes. Puis il avait dilué ses pains d'encre rouge et noire dans un godet, préparé son calame et sa palette de bois. L'adoption avait été consignée sur papyrus, et l'homme annonça qu'il serait précieusement conservé dans les archives du nome. Nehebet se tourna discrètement vers Hesy pour lui demander ce qu'était un nome. Ce dernier lui expliqua que le pays était divisé en plusieurs régions administratives, appelées nomes. Le nom de leur circonscription était le nome du Sceptre.
« Les scribes doivent connaitre un vocabulaire spécifique, tu viens d'en apprendre le premier mot aujourd'hui. »
L'évènement était de taille, et tout le village s'était réuni pour fêter cette bonne nouvelle. Un petit banquet de fortune avait été préparé, et la joie était au rendez-vous. Hesy, qui n'avait jamais connu le bonheur de la paternité, se retrouvait en un jour père et grand-père. L'émotion faisait briller ses yeux, Nehebet et ses parents n'en étaient pas moins bouleversés.
Quelques temps plus tard, l'heure du départ avait sonné. Nehebet allait quitter le village pour plusieurs années, son rêve d'étudier dans une bonne école allait se réaliser. Car Hesy, devenu le grand-père de la petite fille, avait fait jouer ses relations au temple d'Amon, à Thèbes. Les obstacles avaient été franchis, un par un, non sans difficultés et patience. Fort heureusement, le fait que l'enfant soit une fille ne posait pas de problème, mais si elle était née quelques siècles plus tôt, elle n'aurait jamais pu prétendre à la vie de scribe. Nehebet pleurait, heureuse du chemin qui s'offrait à elle, et triste à l'idée de ne pas revoir ses parents pour une période qui lui semblait interminable, une vie entière ! Hesy posa sa main sur son épaule.
« Les dieux n'ont pas accordé à tes parents la chance de te donner des frères et sœurs. Mais ils ne seront pas seuls. Je veillerai sur eux durant ton absence. Et je viendrai aussi te rendre visite. »
Il était temps de partir, et c'est sur une petite felouque que Nehebet et Hesy embarquèrent. Ils navigueraient une journée entière pour arriver à la ville. Le voyage sembla bien long à la petite fille, impatiente de découvrir le temple, et la Maison de Vie qui se trouvait dans son enceinte. Elle regardait le paysage défiler, ce décor inconnu qui laisserait bientôt place à cette ville immense dont elle ignorait tout. Nehebet finit par s'endormir, bercée par le bruit de l'eau du Nil. Ce fût une cacophonie impressionnante qui la réveilla. La ville, ils étaient enfin arrivés ! Hesy sourit devant son excitation. Un spectacle incroyable se jouait devant les yeux de la petite fille. Les bateaux étaient nombreux, quittant ou rejoignant le port. Les rives étaient noires de monde, des hommes vendaient leur pêche du jour, d'autres débarquaient des marchandises. Des enfants riaient sur les quais, leurs mères discutaient entre elles ou recherchaient de la nourriture à bon prix. Lorsque le felouquier trouva un emplacement pour que Nehebet et Hesy mettent pied à terre, la petite fille sentit son cœur battre à tout rompre. Le vieil homme la tenait fermement par la main, pour qu'ils ne se perdent pas de vue. Reconnaissante, elle s'agrippait à lui tout en observant le moindre détail de ces rues pleines de vie. Ils traversèrent le marché, ou des artisans vendaient tout et n'importe quoi. Des sacs d'épices colorées et odorantes, des pagnes et des sandales, du pain doré, des légumes variés et appétissants et même du maquillage et des huiles parfumées ! Nehebet restait ébahie devant tant de richesses, et un peu choquée de la comparaison avec la vie simple de son village. Devant un étal, elle reconnut toutes sortes de céréales qui poussaient dans les champs, près de chez elle. Du blé, de l'orge… Rien ne manquait. Les bruits du marché s'atténuèrent peu à peu, et après avoir traversé un certain nombre de rues étroites, la petite fille et son protecteur se retrouvèrent aux confins de la cité. Un édifice majestueux se dressait devant eux. D'autres bâtiments et des champs au loin formaient un grand complexe.
« Mais c'est immense, Hesy ! »
Le vieil homme lui expliqua qu'en plus du sanctuaire, et de la Maison de Vie, il y avait les habitations des prêtres, des ateliers, des entrepôts… Le temple était un petit village à lui seul. Tenant toujours la main de celui qui était à présent son grand-père, Nehebet rentra dans le temple pour la première fois. Hesy resta un peu avec elle, le temps de la présenter au responsable de la Maison de Vie et de l'aider à s'installer dans la petite chambre qui serait la sienne. Le cœur de la petite fille se serra lorsqu'elle lui dit au revoir. Elle était seule à présent, et il lui faudrait faire ses preuves. Le premier test ne tarda pas, car le lendemain, son professeur voulut évaluer son niveau. Le constat n'était pas catastrophique, grâce aux leçons de Hesy, mais il n'était pas brillant non plus. Nehebet avait certes quelques notions d'écriture, mais elle ne connaissait rien à l'histoire, à la géographie, au calcul. On décida donc qu'elle suivrait les cours avec les plus jeunes enfants, âgés de cinq ans environ. La petite fille accusa bien le choc de la nouvelle car Hesy lui avait remis les idées en place. Là où quelques mois plus tôt, elle n'aurait vu qu'une humiliation cuisante, elle comprenait aujourd'hui que son éducation était totalement à faire. Les enseignants apprécièrent son humilité, et les premiers cours furent une source de savoir intarissable pour Nehebet. On lui apprit à utiliser un calame et de l'encre sur des ostraca, des tessons de poterie servant à l'apprentissage de l'écriture. Un monde nouveau s'ouvrit à elle lors des leçons de calcul, car la petite fille ne connaissait rien aux chiffres. Pourtant, c'est avec une aisance naturelle qu'elle résolut ses premières opérations arithmétiques. Les jours s'écoulaient, et elle faisait beaucoup de progrès. Quelques mois après son arrivée, elle vécut une journée extraordinaire. Tout d'abord, elle put suivre les cours avec des enfants de son âge, preuve qu'elle avait rattrapé son retard. Mais surtout, son professeur l'emmena travailler la lecture à la bibliothèque de la Maison de Vie ! Le souvenir de cette après midi resterait gravé dans sa mémoire, à tout jamais.
Lorsqu'elle pénétra dans la bibliothèque, elle fût assaillie par toutes sortes de sensations. L'endroit était spacieux, et lumineux. Des rangées interminables d'étagères en bois s'étendaient à perte de vue. Elles étaient organisées en petits casiers dans lesquels étaient classés les papyri. Des tables de travail et des sièges, dans le même matériau, étaient à la disposition de ceux qui venaient y travailler. L'air était agréablement frais, car la pièce était régulièrement aérée pour éviter toute contamination par les moisissures. Le moindre recoin était d'une propreté parfaite, et lorsque l'on s'approchait des étagères, une légère odeur caractéristique des papyri chatouillait vos narines. L'endroit était encore plus majestueux qu'elle ne l'avait rêvé. C'est avec émotion qu'elle s'assit à une table, attendant son professeur qui s'en était allé chercher des papyri d'étude. A son retour, il lui confia un premier rouleau. Son toucher lui rappela cette après midi passée à déchiffrer le papyrus confié par Hesy, le premier qu'elle avait pu tenir entre ses mains. Le texte était simple, et avec émerveillement, elle pût en lire tous les mots d'une traite. Ce sentiment de facilité, d'évidence, lui donna des frissons.
« Lire comme on respire… c'est donc ça ? » pensa Nehebet.
La joie qui l'envahit alors fût indescriptible. C'est avec une voix tremblante qu'elle en prononça chaque mot à voix haute, à la demande de son professeur. Il s'agissait d'un rapport écrit par un scribe des greniers, suite à une récolte particulièrement favorable. Le professeur hocha la tête, car il avait déjà noté le talent de son élève pour tout se qui concernait la comptabilité. Il lui tendit un second papyrus, dont la compréhension serait plus ardue. C'est avec surprise que Nehebet reconnut le texte religieux prêté auparavant par son grand-père. Elle releva aussitôt le défi, bien décidée à réussir cette fois-ci. Le professeur lui donna alors quelques conseils.
« N'oublie pas d'être attentive aux catégories de signes. Ne confond pas les idéogrammes avec les phonogrammes et les déterminatifs. Les premiers désignent l'objet représenté, les seconds sont du domaine phonétique alors que les derniers déterminent le champ lexical du mot. »
Nehebet eut plus de difficultés que pour le texte précédent, mais à force de patience et de réflexion, les mots inconnus furent déchiffrés. Ils lui donnèrent alors autant de clefs pour décoder le papyrus. Elle put alors lire une première fois le texte, butant parfois sur une phrase ou un mot. Puis, les larmes aux yeux, elle le lut à voix haute pour son professeur. Il s'agissait du voyage diurne et nocturne de Rê sur sa barque solaire. Le jour, il était Khépri, le soleil levant. Il continuait ensuite sa course, devenant Rê le soleil à son zénith, puis Atoum, le soleil couchant. C'est alors que la traversée du monde souterrain et ses dangers faisait suite au voyage paisible de la journée. La nuit, Apophis le serpent tentait de faire chavirer l'embarcation, pour plonger le monde dans une nuit éternelle. Heureusement, des divinités accompagnaient l'astre solaire pour le protéger. Le matin, Rê apparaissait à nouveau pour éclairer le monde, victorieux du combat contre les ténèbres. Le professeur était souriant, et Nehebet se sentit proche du soleil, savourant comme lui son triomphe. Oui, cette journée était à marquer d'une pierre blanche !
Les jours, les mois, et les années passèrent. Elle recevait parfois la visite de Hesy, fier de son parcours au sein de la Maison de Vie. Ses parents lui manquaient, mais elle leur envoyait de nombreuses lettres que son grand-père se chargeait de leur lire. Eux aussi attendaient avec impatience le jour de leurs retrouvailles, mais ils étaient heureux de savoir que leur fille s'épanouissait au temple, dans son école.
Et cet instant tant rêvé se profila à l'horizon. Agée d'une vingtaine d'année, Nehebet termina enfin ses études à la Maison de Vie. Le bonheur de son accomplissement était mêlé à la peur de son avenir. Allait-elle être recrutée comme fonctionnaire ? Si oui, serait-elle envoyée loin de son village ? La jeune femme ne partageait pas les rêves de ses camarades de classe, qui espéraient être nommés à la cour de Pharaon, ou tout du moins à la capitale. Elle souhaitait simplement prendre soin de ceux qui s'étaient occupés d'elle, ses parents et son grand-père. Après une si longue absence, elle voulait à nouveau partager leur quotidien. C'est donc avec angoisse qu'elle se rendit à une convocation de son professeur. Elle savait que la brume entourant le mystère de son avenir allait se dissiper. La gorge nouée, elle frappa à son bureau. Il l'accueillit avec un sourire. Puis il lui fit signe de s'asseoir, et ne prolongea pas cette attente insupportable.
« Nehebet, tu es un exemple pour tous ceux qui veulent étudier ici. Malgré ton entrée tardive à la Maison de Vie, tu as progressé très vite, et avec humilité. Nous avons remarqué tes efforts, et ton talent dans le domaine du calcul. C'est pourquoi nous t'avons recommandée pour un poste de scribe des greniers. Comme je savais que tu souhaitais rester en province, j'ai personnellement demandé un poste dans ce nome. Ce que j'ai obtenu sans problème, puisque le genre de poste habituellement visé est plutôt situé dans la capitale… »
Elle ne pouvait en croire ses oreilles. Ainsi, elle resterait dans la région et pourrait passer du temps avec sa famille ! C'était un soulagement. Elle remercia son professeur, qui lui donna les détails concernant son travail. Nehebet serait chargée d'évaluer les récoltes, et de donner à chacun la part qui lui revenait, ainsi que la part réservée à l'Etat. Des déplacements et beaucoup de paperasse en perspective, mais elle était comblée. Elle avait rapidement appris à aimer l'univers des chiffres, qu'elle maniait avec dextérité et assurance. La jeune fille avait été heureuse de se découvrir un don qu'elle pourrait mettre au service de la communauté. Elle avait eu la chance se réaliser son rêve de devenir une femme lettrée, aujourd'hui c'était à son tour d'aider les autres grâce au savoir acquis. L'avenir s'annonçait serein, sans nuage à l'horizon. Et c'est donc le cœur en paix qu'elle dit adieu au temple, à la Maison de Vie, et à tous ceux qui avaient veillé sur elle ces dernières années.
Atoum colorait le ciel de ses rayons orangés. L'air se rafraichissait, et les habitants profitaient de la douceur de la soirée. Pourtant, ce n'était pas une journée ordinaire pour eux, en particulier pour les parents de Nehebet, et Hesy. Rassemblés sur la place du village, ils attendaient le retour de Nehebet avec impatience. Un grand repas avait été préparé pour l'occasion, comme celui qui avait été cuisiné des années plus tôt, en l'honneur de son départ. Lorsqu'ils aperçurent une jeune fille sur le chemin menant au village, la joie se répandit sur la place. Ses parents se hâtèrent vers elle. N'y tenant plus, ils avaient couru pour aller à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à quelques mètres, ébahis. Nehebet avait tellement grandi, elle était devenue si élégante ! Elle portait une longue robe blanche en lin, simple mais ravissante. Ses cheveux longs étaient noués, dégageant ainsi sa nuque, et ses yeux étaient soulignés par un trait de khôl. Intimidée, elle tendit ses bras pour serrer ses parents contre elle.
« Ce pourrait-il qu'ils ne me reconnaissent pas ? J'espère qu'ils ne vont pas penser que j'ai trop changé, ou que j'ai oublié d'où je viens ! » pensa Nehebet.
Mais ses parents l'accueillirent chaleureusement, et elle en fût soulagée.
« Comme tu es belle, ma fille ! Nous sommes si fiers de toi… » lui dit sa mère avec des sanglots dans la voix.
Les festivités commencèrent après qu'elle eût salué Hesy et tous les habitants. On lui posa mille questions sur sa vie au temple, et elle entreprit de raconter au mieux tout ce qu'elle avait vécu. Il était impossible de décrire la joie qui s'était emparé de son cœur, elle était chez elle, enfin ! Alors que la soirée avançait, des flambeaux furent allumés autours de la place et Hesy apporta quelques papyri.
« C'est un genre de textes que tu n'as pas du lire lors de ton apprentissage à la Maison de vie. » lui dit Hesy malicieusement.
Il s'agissait de poèmes, de récits divers et de contes. On attendait d'elle qu'elle lise à voix haute, et elle s'installa donc face à son public, émue. Prenant tantôt un ton doux, tantôt un ton passionné, elle déclama des poèmes d'amour. Puis elle lut des textes en hommage à la nature, et à ce merveilleux pays qui était le leur. L'Egypte, sa terre, son fleuve nourricier… Elle décrivit la douceur de vivre dans un lieu béni par les dieux et aimé par les hommes. Le décor du village semblait se fissurer et disparaitre tandis qu'elle parlait en détail d'autres endroits inconnus, mystérieux et pleins de vie. Les habitants écoutaient avec attention les récits de vie d'autres hommes et femmes, en symbiose avec leurs joies et leurs drames. Ils étaient ailleurs, transportés par la magie des mots. Tout devenait possible. Visiter le palais de Pharaon, chasser dans les marais du Delta, traverser le pays en naviguant sur le Nil, explorer des contrées lointaines ! La seule limite était celle de l'imagination des auteurs de ces textes incroyables. Les peines du quotidien s'évanouissaient au son de la voix de la jeune fille, qui transformait des signes incompréhensibles pour eux en histoires divertissantes. Car n'était-ce pas là le miracle de la lecture ?
Dans ce moment de partage et de communion, Hesy observait Nehebet. Elle rayonnait, et communiquait ainsi son amour des mots à ceux qui ne pouvaient ni lire, ni écrire. A n'en pas douter, Nehebet était bien une enfant de Thôt...



Commentaires
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le 15-06-2010 à 03:56:27
Que c'est beau et bon de te lire! Quel texte émouvant, si plein de richesse et d'enseignements!
Savoir lire est un si précieux trésor que tous les enfants du monde devraient recevoir car il leur permettra toujours de s'évader très loin et de rêver...
Savoir écrire est un si précieux talent que certains (comme toi) dévoileront et qui nous permettra de nous évader très loin et de rêver longtemps...
Comme la petite Nehebet, je me suis éloignée des miens pour réaliser mon rêve, ton histoire magnifique est donc pour moi très touchante car les rêves sont faits pour être réalisés... même au prix de la douleur de la séparation.
Ton blog est magnifique! j'y reviendrai avec un immense plaisir!
Cat
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le 18-11-2009 à 16:06:18
C'est à la fois une belle leçon de vie qui nous rappelle que l'humilité est la première des conditions à remplir pour réussir un jour à réaliser durablement son rêve, et aussi un hymne au savoir dans tout ce qu'il a de plus noble. Apprendre à un moment de sa vie, puis à son tour, divulguer son savoir, avec pour seule motivation, le plaisir d'initier, quelle beauté !
Et puis, chaque fois que je te lis, j'apprends énomément de choses sur l'Egypte ancienne, et c'est passionnant !
Sinon, moi aussi j'aime lire à voix haute les bons textes, et le tien en fait partie.
Comme Pierre-Louis, sans hésitation je te décerne le prix de Thôt !
Bonne fin de journée mon amie.
Bisous,
Arc-en-ciel
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le 18-11-2009 à 13:57:06
Tu as certainement mérité le prix de Thôt !