Le Fuyeur de Nuits
La nuit est une rose sombre aux mille épines pour celui qui ne peut trouver le sommeil. Il désire sa beauté apaisante mais s'y blesse inlassablement, tourmenté dans un éveil insupportable. La nuit devient alors synonyme d'angoisse, et quand la lumière du jour décline, l'anxiété vous noue l'estomac et vous serre la gorge de ses mains frêles mais insidieuses. Voilà un sentiment que connaissait bien Louis. Horloger à la retraite, âgé d'une soixante dizaines d'années, il vivait dans une ville qui avait tout juste le nombre d'habitants nécessaire pour en mériter le titre. Il avait eut une vie heureuse et ma foi plutôt bien remplie, sauf qu'aujourd'hui, une ombre dans ce beau tableau l'empêchait de profiter de son quotidien de sénior. Comme un grand nombre de personnes âgées, Louis n'avait plus un sommeil de la qualité de celui de ses vingt ans. Il peinait à dormir quatre ou cinq heures par nuit, un temps de repos bien insuffisant qu'il comblait un peu en somnolant l'après midi devant son poste de télévision. Alors quand les ténèbres de la nuit envahissaient sa rue, son jardin et sa maison, elles s'accompagnaient toujours de la même peur incontrôlable : celle de ne pas réussir à dormir.
Si seulement, rien qu'une fois, il pouvait ressentir à nouveau l'approche de l'heure du coucher comme il la vivait dans sa jeunesse ! Après une longue journée de travail, comme il était agréable de s'allonger dans les draps frais et de laisser vagabonder ses pensées jusqu'à ce que le sommeil envahisse doucement son corps et sa tête… C'était si délicieux et facile, en ce temps là. A présent, il occupait ses soirées à attendre un vague signe coopératif de ses paupières, regardant la télé, lisant un peu ou écoutant la radio devant des grilles de sudoku pour provoquer la fatigue. A de nombreuses reprises, il vérifiait l'heure sur sa belle horloge ancienne, en bois minutieusement sculpté et dont il avait lui-même conçu et monté le mécanisme. Une de ses œuvres les plus abouties, devenue au fil du temps la complice de ses insomnies. Car Louis n'avait personne avec qui attendre le sommeil, sa femme étant décédée quelques années plus tôt, et ses enfants et petits enfants lui rendant visite le plus souvent en journée. Il était seul face à l'obscurité, sous le regard imperturbable de la lune, témoin fidèle de ses craintes nocturnes. Il n'était pas rare qu'il se rende dans son jardin, derrière sa petite maison, pour s'asseoir sur son banc et admirer le ciel. C'était son rituel d'été du coucher, lorsque les nuits sont douces et la voûte céleste limpide et lumineuse comme un ruisseau au lit étoilé. Parfois, le chat du voisin venait égayer sa solitude et chercher quelques caresses. Il s'allongeait alors à ses côtés sur le banc, offrant son ronronnement rassurant telle une berceuse soufflée par un ami.
Mais la plupart du temps, les heures de la nuit s'écoulaient avec une lenteur agaçante, solitaires et ennuyeuses. Quand les nuits se faisaient chagrines, le monde entier sans parler de son propre corps lui rendaient l'attente difficile. Il ne pouvait alors remplir les cases de son jeu chiffré, sa main tremblant comme une feuille secouée par le vent. Il prenait bien des médicaments mais les petites pilules multicolores ne l'aidaient pas beaucoup. Ni celles-ci, ni celles supposées le conduire dans les bras de Morphée. Quand sa main décidait de jouer dans son camps, c'était au tour de Dame Electricité de se faire la malle pour plusieurs heures, l'obligeant à renoncer aux films, documentaires et émissions diverses pour rejoindre son lit prématurément. Il restait alors dans le noir, n'osant allumer de bougie pour lire, de peur de mettre le feu dans un mouvement brusque. Aurait-il seulement pu distinguer les mots avec une si faible lueur ? Se retournant encore et encore dans le lit familier, il finissait par s'endormir courbaturé et fébrile.
Comme il aimerait pouvoir troquer ses nuits ennemies pour ne connaitre que la quiétude du jour… Entendre les rires de sa famille à la place des bruits artificiels du soir, qu'il faisait pour couvrir le silence angoissant de minuit. Seule la respiration régulière en tic-tac narquois de sa pendule effrontée trahissait sa mise en scène répétée pour retarder l'heure du coucher. Mais il avait beau imaginer mille et un subterfuges pour ignorer les ténèbres, elles sortaient toujours victorieuses de ce combat quotidien. Il lui fallait alors se rendre à l'évidence. Il passerait le reste de sa vie à attendre ces temps de repos désespérément, jusqu'à l'heure inévitable ou il plongerait dans un sommeil éternel. Louis… le fuyeur de nuits.
© 2009



Commentaires
Tony.Yves site : mots-de-ma-vie.over-blog.fr | le 20/11/2009 à 11:35:16Bonjour Secha
Je voudrais tout d'abord m'excuser pour n'être pas venu plus vite mais hier j'ai changé de PC et j'ai quitté mon bon vieux XP pour 7
J'ai moi aussi souvent vu votre nom chez nos amies Lina et Livia et dans mes projets il y avait aussi une visite chez vous de prévue mais vous m'avais devancé
J'ai lu avec attention votre texte . On dit que dormir c'est mourir un peu alors plus nous nous approchons de la fin de notre vie plus nous craignons de partir donc plus notre subconscient à peur du sommeil
J'aime beaucoup le décor de votre blog
Amicalement
Tony Yves
Lina site : linareina.blog4ever.com | le 26/09/2009 à 10:40:35
Bonjour Séchât,
Effectivement, tu as raison. Les "livres saints" sont interprétés sans sainteté… Qu'il est loin, le jardin d'Eden…
Merci, pour tes commentaires toujours riches et sensés et pour ta présence dans ma vie.
Je te souhaite une merveilleuse journée et un week-end adouci par les couleurs d'automne et illuminé par ce soleil de l'été indien.
Mille pensées fleuries.
Bisou printanier, Lina
Arc-en-ciel site : cmaterre.blog4ever.com/blog/index-313566.html | le 25/09/2009 à 19:22:29
Bonsoir Séchât,
Je vois que toi aussi tu aimes les couleurs de l'automne, même si elles ont un petit goût de nostalgie.
Je pars dimanche soir pour une semaine au soleil, je ne pourrai donc pas passer sur les blogs. Je vais faire le plein d'images, de sons, de sensations.
Comme je ne suis pas sûre d'avoir le temps d'ouvrir mon ordinateur ce week-end, je te souhaite dès maintenant un bon week-end (qui va être ensoleillé, il paraît) et une bonne semaine. Rendez-vous au lundi 4.
Mille pensées d'amitiés arrosées de parfum automnal.
Bisous,
Arc-en-ciel
Pierre-Louis site : daviken.unblog.fr/ | le 08/09/2009 à 18:21:42
J'aime beaucoup la comparaison de la nuit à la rose
Arc-en-ciel site : cmaterre.blog4ever.com/blog/index-313566.html | le 30/08/2009 à 19:32:29
Ma chère Séchât,
Un petit passage dans ton espace pour te souhaiter une douce soirée d'été parfumée de jasmin.
Bisous de ton amie,
Arc-en-ciel
oliviera le 29/08/2009 à 16:39:18
une merveilleuse histoire,bien réelle avec l'âge,
le sommeil devant la télé nous prend,mais nous quitte
si vite,une fois couché c'est l'attente,parfois bien
longue.un beau réçit merçi pour ce moment de lecture
Lina site : linareina.blog4ever.com | le 29/08/2009 à 14:33:36
Bonjour, Séchât,
Comme la solitude non choisie est difficile à supporter… Combien de Louis fuyeurs de nuits ? Et pourtant, comme elles sont belles, ces nuits blanches choisies dans notre jeunesse ! Mais le temps passe et ce qui autrefois était un choix devient une obligation de tous les instants.
Ton texte est magnifique !
Enivrée de tes paroles et de ton parfum laissé dans mon espace, c'est avec tendresse que je te souhaite une merveilleuse journée et un doux week-end.
Je t'embrasse et t'envois mille fleurs parfumées.
Ton amie, Lina
Lina site : linareina.blog4ever.com | le 28/08/2009 à 18:17:10
Bonsoir, Séchât
Aujourd'hui j'ai consacré ma journée à ma puce. Elle fêtait ses 10 ans. Il faut parfois décrocher et revenir à la vie réelle, sans pour autant oublier mes amis du net.
C'est donc avec joie que je me retrouve dans ton espace pour te souhaiter une belle soirée.
Je t'embrasse et à bientôt,
Ton amie Lina
P.S. : Je n'ai pas eu le temps de lire ton nouvel article, je repasserai.
Arc-en-ciel site : cmaterre.blog4ever.com/blog/index-313566.html | le 27/08/2009 à 23:02:07
Coucou Séchât,
A propos d'Amélie Nothomb, j'ai oublié de te laisser le tître du livre que je préfère : "Stupeurs et tremblements."
Bisous,
Arc-en-ciel
livia site : livia.blog4ever.com | le 27/08/2009 à 16:32:05
Merci Séchât, pour ton offre de partenariat. C'est avec grand plaisir que "La plume et le parchemin" accepte de sillonner avec "La femme scribe" les routes de la liberté des mots.
Avec toute mon amitié,
bisous,
Livia
Arc-en-ciel site : cmaterre.blog4ever.com/blog/index-313566.html | le 26/08/2009 à 21:52:01
Bonsoir Séchât,
Un beau texte, tout en finesse, qui décrit bien les affres de la solitude, à un âge de la vie où l'on se sent fragile et vulnérable. Tes mots sont pleins de sensibilité et d'humanisme. Bravo !
Merci de ton passage dans mon espace et de ton commentaire. Tu sais que tu es de plus en plus perspicace ! Tu as touché du doigt quelque chose d'essentiel.
Je reviens tout à l'heure te dire quelles sont mes lectures (mes devoirs de mamie m'appellent).