Les souvenirs se fanent aussi
Je me souviens de tes mains, blanches… et des demi-lunes brunes laissées au bout de tes doigts par la nicotine. De ton sourire aussi. Je nous revois jouer dans le jardin. Et ces instants paraissent presque irréels tellement ils me semblent parfaits. Il me suffit d’y penser pour entendre le frottement du ballon dans l’herbe, pour revoir le linge flotter doucement sous la caresse du vent… le soleil brillait, et pourtant j’en garde un souvenir diffus. Comme l’éclairage particulier de l’astre en été, chaud et aveuglant, que l’on n’arrive pas tout à fait à se rappeler en hiver. Tout défile au ralenti, on dirait un de ces moments d’éternité que l’on voit dans les films, les bonheurs simples qui font une vie heureuse. Une trop courte vie.
Parfois j’essaie de rassembler le plus possible de souvenirs, d’anecdotes. Pour ne pas oublier. Car les souvenirs sont comme les fleurs, ils se fanent aussi… Alors je les arrose de tous les détails qui me reviennent en mémoire. Tes costumes impeccables et bien rangés. Ton bureau propre et ordonné. Ta musique… Combien d’heures ai-je passé depuis, à écouter tes vinyles de jazz et de vieux rock, à me repasser tous tes albums des Beatles. J’essayais de te connaitre, et je me disais que derrière ton apparence si sérieuse quand tu partais au travail, il y avait un homme joyeux, qui aimait la vie. Un père qui avait conservé tous mes dessins dans un des tiroirs de son bureau…
Il y a eu ce jour où tu es arrivé à la maison avec de très longs cartons, et où j’ai sauté de joie en pensant que tu m’avais acheté une balançoire pour mon anniversaire.
- Mais non ma chérie, ce sont de nouvelles gouttières. J’avais promis à ta mère d’en acheter.
J’ai douté à peine un instant. Le jour J, tu as passé de longues heures sous le soleil à installer ma balançoire. Quelques jours plus tard, on attendait tous mes amis pour faire la fête. Nous nous étions assis dans le jardin, à l’ombre, en regardant l’arbre géant des voisins, dont le vent dans les feuilles produisait un son hypnotique qui m’a toujours fascinée. Être simplement là, côte à côte. C’était si rare… tu travaillais tellement que certains jours, je ne te voyais même pas. Tu me laissais alors des petits mots que je trouvais au réveil, me promettant des parties de cartes et des promenades ensemble le week-end. Les déjeuners du dimanche… Un steak-frites et une tarte aux pommes, mon plat préféré et ton dessert favori ! Je souris, tu vois, même si les larmes me montent aux yeux malgré moi. Je me souviens aussi de ton parfum, mais ça c’est facile, j’en ai toujours un peu chez moi. De mes cris aussi, quand tu me mettais sur tes épaules lors de nos vacances à la mer. Tu savais bien que j’avais le vertige, si haut perchée ! Et comme chaque année, malgré la crème solaire, tu prenais des coups de soleil sur les pieds.
Et ce sont là mes plus nets souvenirs de toi… Si peu. Si cruellement peu.
Oh bien sûr, j’en ai d’autres. De plus récents, quand j’étais plus grande. Quand tu étais malade. Des instants d’hôpital, où ton visage était rongé par la souffrance. Des odeurs de désinfectants qui avaient imprégnées ta peau. Ton pyjama bleu. Les rares occasions où l’on te permettait de passer quelques jours à la maison. Jusqu’au jour où tu as pu rentrer, sans raison particulière. Alors que tu étais si faible que tu ne voulais même plus manger. Je savais bien que ce n’était pas normal. Même si je refusais de penser à la mort, le mot avait fait son chemin dans mes pensées. Et c’est arrivé. J’étais là, je t’ai dit au revoir. C’était fini.
Mais d’une certaine façon, ça continue. C’est une des choses qu’on ne vous dit jamais.
- Tu verras, la douleur passe avec le temps.
La douleur s’atténue, mais le manque grandit. Toute une vie sans toi. Une enfant qui est devenue femme peu à peu, une personne que tu n’as pas eu le temps de connaitre. J’aurais tant aimé que l’on puisse se découvrir, et partager nos pensées. Mais toutes ces conversations, nous ne pouvons pas les avoir. Alors, je suis là, à te parler. Parce que je n’aime pas les cimetières aux pierres froides et aux fleurs séchées. Oui, les souvenirs se fanent, eux aussi…



Commentaires
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le 14-08-2010 à 11:02:53
Un mot de toi sur mon blog et après ça je me retrouve ici les yeux humides mais heureux de lire une telle déclaration .
L'amour que tu décris si bien, est si fort qu'il brulera encore longtemps dans ton cœur, dans une place secrète que nul ne peut atteindre.
Merci pour ce partage.
Simon
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le 07-03-2010 à 10:45:30
Accompagné d'un doux rayon de soleil, je viens te souhaiter une belle journée.
Un bisou aux senteurs de printemps.
Lina
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le 27-02-2010 à 17:15:35
le temps atténue la douleur , un peu les manques mais jamais il n'effacent les souvenirs ni l'amour de ceux qui sont bien trop vite partis
Bon weekend Séchât
Amicalement
tony Yves
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le 26-02-2010 à 23:16:57
Un témoignage poignant que tu as écris là... Pour ma part, je ne crois pas que les souvenirs se fanent. Je crois que notre esprit les enfuis un peu plus profond, pour nous éviter la souffrance. Mais il suffit d'un mot, un bruit ou une odeur et voilà que le souvenir s'éveille bien plus profond qu'avant.
J'ai très peu connu mon père, puisqu'il est décédé alors que je n'avais que 5 ans et demi et que je n'ai vécu avec lui qu'environ 2 ans. Lors de ma naissance, il était au Brésil et est revenu alors que j'avais 3 ans et demi. Je peux donc dire que je ne le connais pas... et pourtant son souvenir revient de temps en temps et plus le temps passe plus il est présent...
J'espère que tout se passe bien pour toi. Je te souhaite un merveilleux week-end.
Bisous parfumés,
Lina
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le 21-02-2010 à 15:51:57
Comment ne pas être émue à la lecture de ce texte poignant qui parle d'une douleur qui tous, nous touche aussi profondément un jour ?
Tous ces mots que nous n'avons pas échangés, ces instants manqués... Et pourtant, je suis sûre que les personnes chères que nous avons perdues, savent, de cet autre monde d'où ils nous voient, nous entendent ou nous lisent aujourd'hui, combien nous les aimions.
Merci pour ce magnifique texte, Séchât.
Bisous de ton amie,
Livia
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le 20-02-2010 à 19:08:40
comme aujourd'hui c'est ma journée , ma boite de mouchoirs à coté, je ne suis pas la seule, toi aussi la mélancolie des souvenirs , oui les images s'estompent mais la blessure demeure
comment peux-t-on oublier les êtres tendrement chéris, jamais , ton papa restera quoi que tu fasses
c'est un écrit d'amour et comme je crois à l'éternité il doit sourire de voir tant d'amour surgir en toi
moi sur mon blog dans les écrits du coeur j'ai moi aussi écrit sur mes parents.
un sourire de Line