Olivia
Appuyée contre le mur, la tête inclinée vers la fenêtre, elle guettait un signe de vie dans la rue. Machinalement, elle porta un bonbon à ses lèvres qu’elle croqua dès qu’il fût un peu fondu. La nuit s’était déployée rue Sainte-Anne et l’on en distinguait seulement quelques endroits éclairés par des lampadaires au charme vieillot. La lune était pleine, couchée dans un lit de nuages noirs monstrueux. Se sentant soudain très seule, Olivia frissonna. Pourtant, il lui était impossible de quitter la rue des yeux, elle était comme hypnotisée. Alors elle mangea un autre bonbon, tandis que la lumière de la lune lui indiquait une femme, braquée sur elle comme un projecteur de cinéma. Olivia ouvrit grand ses yeux devant le spectacle irréel qui s’offrait à elle : une femme remontait la rue avec un immense orgue sur roulettes, et sur ses tuyaux pendaient des dizaines de vêtements plus somptueux les uns que les autres. Sortant soudainement de sa torpeur, elle quitta sans réfléchir son appartement, dévala les escaliers et se retrouva brutalement hors de l’immeuble.
- Hey, attendez !
La femme se retourna, peut être par un simple réflexe, ou peut être tout simplement parce qu’étant seule dans la rue on devait forcément s’adresser à elle. Olivia ne put lui donner d’âge tant qu’elle ne fût pas à sa hauteur. Un chapeau à plumes lui cachait une grande partie du visage, et elle fût d’autant plus étonnée de voir qu’elle devait avoir la vingtaine, comme elle.
- Oui ? Auriez-vous, par hasard, besoin de mes services ?
La mystérieuse passante hocha la tête avant qu’Olivia ne puisse formuler la moindre réponse, caressant son menton de sa main gantée.
- Oui, à ce que je vois, vous m’attendiez. Vous êtes bien inspirée, regardez-moi ça ! Porter ce genre de choses, non, ce n’est pas possible ! C’est… inacceptable !
Olivia baissa instinctivement les yeux, et trouva immédiatement son jean et son pull hideux. Elle avait honte, surtout en se tenant à côté de cette femme si élégante. Mais en quoi pouvait bien être sa robe ? Elle ne pût en identifier le tissu.
- Oh, ça ? dit alors la femme. Oui, c’est une belle pièce n’est-ce pas ? Il m’a fallu des mois pour coudre toute l’écume de mer et qu’elle ressemble à de la dentelle en relief.
Devant l’étonnement d’Olivia, elle se présenta.
- Je suis Noa, la petite couturière de l’impossible. Patchwork de rêves brisés, manteau en laine d’espoir, écharpe tricotée au fumet du pain frais… et robe en écume de mer, je peux TOUT faire !
Elle avait fortement appuyé sur ses derniers mots, avec assurance et fierté. Olivia brûlait d’envie de posséder une de ces pièces extraordinaires et demanda aussitôt quel prix lui coûterait une tenue.
- Ma chère, je suis certaine que vous pensez en ce moment même à vous ruiner… Pourtant, je ne demanderai en salaire que ce que vous portez sur vous, actuellement.
Olivia ouvrit des yeux ronds et ne protesta pas, trop heureuse de cet arrangement. Et tant pis si cette couturière serait en droit de réclamer l’argent gagné durant tout une vie ! Cette dernière fouillait déjà ses créations à la recherche du tissu parfait.
- Hum, oui je vois. Cela ne pourrait être que cette robe, pour vous. C’est EXACTEMENT ce qu’il vous faut !
Elle superposa en un geste gracieux une robe extraordinaire à la silhouette d’Olivia, comme l’aurait fait une vendeuse dans un magasin pour lui montrer l’effet produit par le vêtement. Elle était aérienne, comme brodée dans de la lumière pure.
- C’est un tissu fait à partir de rayons de lune, confirma Noa.
Olivia était émerveillée et désira de toute son âme porter immédiatement la robe. La couturière haussa les épaules, montrant d’un geste ample la rue endormie.
- Ma chère, personne ne vous regardera. Changez-vous derrière mon atelier sur roues, je vous prie.
Elle obtempéra, et une fois habillée, tourna sur elle-même inlassablement pour admirer encore et encore le tissu à la pâle luminescence danser sur sa peau. Noa plia rapidement le pull et le jean, s’inclina légèrement en soulevant son chapeau, et quitta la rue à toute vitesse. Qu’importait ce départ qui ressemblait à une fuite, si arnaque il y avait, c’était clairement la couturière qui avait perdu au change ! Grisée par son acquisition, Olivia continua de virevolter jusqu’à ce que l’idée lui prenne d’admirer le tissu sous la lumière dont il provenait. Elle rentra dans l’immeuble pour monter sur le toit, c’était l’endroit idéal ! Elle y dansa avec frénésie, encore, et encore, et encore… Olivia était dans une transe, ivre de bonheur. Elle était une elfe, fille de la lune et du vent, elle tournoyait de plus en plus vite, tant et si bien qu’elle ne touchait plus le sol, elle jouait les funambules sur les rayons de lune et montait toujours plus haut, vers les bras de sa mère accueillante, qui avait repoussé sa couverture de nuages noirs et l’appelait : Olivia, Olivia, Olivia ! Alors elle se blottit dans ses bras, pour ne plus jamais redescendre…
¤¤¤
- Vous dites qu’elle a voulut s’habiller avec ça ?
- Mais oui, puisque j’vous l’dit ! Elle m’a donné ses fringues en échange, et je l’ai trouvé drôlement bête, pour me donner ses vêtements de bourge contre la vieille robe sale et déchirée que j’avais récupérée hier dans une poubelle.
Le policier dévisageait la sans-abri d’un œil dubitatif. Elle avait beau porter des vêtements en bon état, elle avait toujours un look de femme de la rue, avec son bonnet et ses mitaines. Elle partit en marmonnant quelque chose à propos des riches tous fous, en poussant son vieux charriot de supermarché encombré d’un tas de gouttières sur lesquelles elle pendait les vieux tissus qu’elle trouvait ça et là.
- Laisse tomber, lui dit son adjoint, on a trouvé la cause du délire ayant entrainé la mort. Tout de même… Mourir comme ça après avoir survécu à un accident de voiture, c’est bien triste.
Olivia gisait au pied de son immeuble de cinq étages, les os brisés et la robe tâchée de sang. L’homme tenait dans sa main une boite d’antidouleurs à l’avertissement éloquent :
« Peut causer des hallucinations et un état d’euphorie incontrôlable, respectez la dose prescrite »



Commentaires
le 22-01-2011 à 18:20:02
Je relis avec plaisir cette nouvelle toute en finesse. Tu as le don de tenir tes lecteurs en haleine. Vraiment, tu as un vrai talent littéraire ! J'ai hâte de lire le texte dont tu m'as parlé.
Je te souhaite une très bonne soirée, mon amie.
Bisous,
Martine
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le 26-11-2010 à 21:40:51
Je viens tout doucement te souhaiter une très bonne soirée et un bon week-end et te remercier de ton petit mot sur mon blog.
Peut-être la neige nous visitera-t-elle ce week-end, comme elle a déjà visité quelques régions de France ? C'est un peu tôt, sans doute, mais c'est si beau ces paysages immaculés !
Bisous mon amie,
Martine
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le 13-04-2010 à 17:38:45
Juste un petit mot pour te dire que mes pensées sont avec toi. Mon Amie, j'attends ton retour... que j'espère ne tardera pas. Je te dis à bientôt et te dépose mille bisous ensoleillés.
Bisous, Lina
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le 12-04-2010 à 21:38:06
Que dire de plus que Lina et Pierre-Louis ? Il y a du génie dans ce texte ! Tu sais nous tenir en haleine pour, finalement, nous dévoiler le mystère, dans une brillante chute. Bravo !
J'espère que tu ne seras pas trop longtemps absente. Si tu as encore la possiblité de lire ce message, je tiens à te renouveler encore mes voeux de sincère amitié.
Je t'embrasse,
Martine
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le 07-04-2010 à 17:27:31
Je rejoins Pierre-Louis. C'est sublime, comme tout ce que tu écris, génial, comme la femme que tu es. Tu sais faire le lecteur voyager avant lui faire faire poser le pied sur la terre ferme. Bravo !!
Excuse mes passages furtifs... je mets de l'ordre dans ma vie professionnelle et ensuite certainement que je serai plus libre pour voyager sur les blogs de mes amis.
Belle soirée, bisous.
Lina
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le 04-04-2010 à 20:18:46