Place de la mairie
Bon sang ! Il fait si froid que j’ai du givre sur mon cadran. Tic tic ! Voilà que je tousse maintenant. Il ne manquait plus que ça ! Mais voilà que j’en perds mes bonnes manières, je suis confuse… Je me présente, je suis la voix du temps. Plus précisément, l’horloge ancienne, en fer forgé, place de la mairie. Levez donc un peu la tête ! Un peu plus à droite. Oui, là ! C’est moi.
Je dois dire que j’ai une vue d’ensemble de la place absolument parfaite. Heureusement d’ailleurs, je suis bien placée pour dire que le temps passe, et que je dois occuper mes journées. Indiquer l’heure est dans ma nature, mes aiguilles trottent comme d’autres respirent. Sans y penser.
Et il y a de quoi observer ! Le sol jonché de pavés irréguliers, et certainement là depuis très longtemps. Les pigeons qui le parcourent pour manger les miettes laissées par ceux qui déjeunent sur les bancs, le midi. Les commerces. Mon préféré, c’est le fleuriste. Un vrai maladroit, celui-là, sauf quand il s’agit de plantes. Regardez-le couper les tiges avec dextérité, marier les couleurs, les formes… Pardon ? La mairie ? Bien sûr que je la regarde aussi. Autant dire qu’il y a du monde là dedans, la journée. Des gens en costumes, très contents d’eux. Des visiteurs agacés par les files d’attente aussi.
L’été, il y a foule. J’aime quand les touristes débarquent, appareils photo en main. Ils mangent toutes sortes de choses qui semblent délicieuses, des glaces, des gaufres. Ils sourient, ca me met toujours de bonne humeur. Tout semble tellement vivant ! Ca donne un peu le tournis.
…
Comment, vous me parliez ? Excusez-moi, c’est qu’une amie à moi vient tout juste d’arriver. Sur le banc, en face de vous. Elle fume un de ces petits bâtonnets de mort concentrée. Depuis que son compagnon l’a quittée, elle tourne, toujours, en boucle de lui. Ces derniers temps, elle fait des efforts. Elle parle avec les autres. Mais vous savez, je m’y connais en mécanique. Sous son sourire, je sens bien que les rouages grincent des dents. Il n’y a rien à faire, quand deux personnes sont incompatibles !
En tant qu’horloge, je connais la valeur des secondes, et combien une attente peut être interminable. J’espère qu’elle fera montre de patience. Remettre les pendules à l’heure n’est pas chose facile, n’est-ce pas ?
…
On dirait bien qu’elle vous a remarqué. Je pense que vous dormirez bien au chaud, ce soir. Elle a une sacrée collection de vos semblables, vous savez. Adieu, mon ami de papier.
Sur le banc, un livre laissé à l’abandon.
© 2011



Commentaires
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le 07-01-2011 à 18:26:58
Les aiguilles du temps ont tourné et te voilà revenue, pour mon plus grand plaisir, avec un texte original et brillant. Une bien jolie scène de vie, aux accents toutefois douloureux de cette solitude qui ne parvient jamais à maîtriser le temps.
Merci pour le plaisir de cette lecture, mon amie. J'espère que tu vas bien.
Je te souhaite un bon week-end et te fais de gros bisous.
Martine