Sur le fil (première partie)
C’était ma toute première enquête concernant une mort suspecte. Ce qui était plutôt normal, dans une petite ville comme la mienne. L’appartenance de la victime au cirque du Grand Filoni n’arrangeait pas les choses, l’affaire était classée « sensible ».
- C’est pas croyable, hein ? On ne voit pas ça tous les jours… murmura un collègue avec un sifflement inapproprié.
Je lui jetais aussitôt un regard lourd de reproches, et il s’éclipsa pour prendre des photos. Il fallait dire que la scène était digne d’un roman policier de style rétro, dans un décor aux couleurs fanées, presque poussiéreuses. Le chapiteau et son odeur de pop-corn, les artistes en pleurs, et les lumières du spectacle toujours braquées sur la petite funambule qui gisait au sol, désarticulée. Ses grands yeux vides semblaient me fixer. Pensive, je me détournais d’elle pour demander où en étaient les interrogatoires des témoins. Ce fut à ce moment là que je vis Bruno dans les gradins. Il me dévorait du regard, comme à son habitude. Agacée, je replaçais une mèche de cheveux rebelle derrière mon oreille, et lui fit signe d’approcher.
- Les spectateurs sont sur le parking, ils sont en train d’évacuer les lieux.
- Qu’est-ce qu’ils ont dit ?
- Une seule et même version : la victime faisait son numéro, elle marchait sur le fil à quinze mètres de hauteur sans aucune sécurité. Elle a soudainement porté la main à son cœur, dans un geste de souffrance évident, elle a vacillé puis elle est tombée. Les autres artistes ont confirmé.
Bruno me lança un sourire éclatant, avant de prendre un paquet de chewing-gum dans sa poche et d’en mettre un prestement dans sa bouche. Il me tendit le paquet, et je refusais en fronçant les sourcils.
- Ne peux-tu pas être sérieux quelques heures ? Merde, il pourrait bien s’agir d’un meurtre, après tout…
Je lui rappelais le coup de fil reçu au poste de police. Un appel anonyme pour nous inciter à enquêter, concernant l’accident du cirque qui n’en était pas un… Je soupirais. Notre brigade n’était pas prête à gérer une affaire de la sorte. Mais le commissaire avait été très clair : nous devions la résoudre à tous prix. Il subissait déjà de nombreuses pressions de personnalités haut-placées et son poste en dépendait
- Je suis sûr qu’on va s’en sortir… tous les deux. Notre équipe est imparable.
Il se rapprocha de moi et caressa mes cheveux. Je reculais instantanément, mais il était trop tard. Il m’avait vu frissonner et m’adressa un clin d’œil, conscient de l’attirance que je développais chaque jour pour lui, malgré moi.
- Nous pouvons emmener le corps, Capitaine.
Je hochais la tête et le policier se hâta de rejoindre les autres préposés au transport. La mère de la funambule éclata en sanglot et hurla.
- Non, ma fille, je veux rester avec ma fille !
Je traversais la piste pour la rejoindre, et tenter de la calmer. Le Grand Filoni en personne la prit dans ses bras et lui murmura des paroles incompréhensibles. Ils commençaient à s’éloigner quand je les retins.
- Madame, je vous présente toutes mes condoléances pour votre fille. Je vous en prie, allez donc boire quelque chose de chaud et je viendrai un peu plus tard pour que nous discutions.
Le Grand Filoni, qui était le directeur du cirque en plus d’être magicien, avait vu clair dans mon jeu. Il fallait que je fasse sentir mon autorité aux artistes. Si je les laissais mener la barque, ils me cacheraient peut être des informations essentielles et tenteraient de faire justice eux-mêmes. Alors qu’ils s’éclipsaient, je remarquais un homme particulièrement effondré, la mine défaite.
- Qui est-ce ? demandais-je à Bruno, mon coéquipier.
- Gaétan Romani… le cracheur de feu, me répondit-il après avoir consulté ses notes.
- Voyons voir ce qu’il a à nous dire…
Je me dirigeais vers lui, sentant le regard de Bruno glisser sur moi.
- Monsieur Romani ? Y a-t-il un endroit où nous pourrions discuter au calme, s’il vous plait ?
Un petit salon de jardin était installé devant sa caravane. Il s’affala sur une chaise et nous fit signe de nous asseoir.
- Monsieur Romani, quelles étaient vos relations avec Maria Clavo ?
La simple évocation du nom de la victime le fit grimacer de douleur. Bruno notait sur son calepin, à l’ancienne. Ce qui n’était pas pour me déplaire…
- Le cirque est une grande famille, Madame. Et nous en avons perdu un membre aujourd’hui !
- Appelez-moi Capitaine, je vous prie. Selon vous, quelqu’un pourrait-il en vouloir à la victime ?
Il suffisait d’avoir un peu plus de trente ans pour passer du statut de mademoiselle à celui de madame… C’était déprimant.
- Maria avait à peine seize ans ! Qui n’aimerait pas une gentille fille comme elle ?
Gaétan Romani regardait constamment autour de lui. Une attitude qui en disait long…
- Monsieur Romani, si vous connaissez des faits qui peuvent faire avancer l’enquête, il faut nous aider. Ne voulez-vous pas que justice soit rendu à un membre de cette famille à laquelle vous appartenez ?
Qui pouvait donc faire peur à un homme de presque quarante ans, aux muscles saillants et à la force affirmée ? Qui, si ce n’est le Grand Filoni en personne ?
- Et bien… Il y a quelques temps, alors que Maria s’entrainait, le directeur s’est violemment disputé avec elle. Il disait qu’elle avait pris trop de poids, que ça allait nuire à son numéro et donc au cirque tout entier. J’étais bien caché et il ne m’a pas vu mais…
- Bien caché ? Pour assister à un entrainement ?
Romani baissa les yeux et bredouilla des explications guère convaincantes.
- Monsieur Filoni ne souhaite pas que les artistes puissent être distraits lorsqu’ils s’entrainent. J’ai toujours aimé les numéros d’équilibre, alors je les regarde en cachette. Et heureusement, d’ailleurs ! Sinon je n’aurais pas vu les comprimés qu’il lui a donnés !
Je haussais les sourcils. Des médicaments, voilà qui était pour le moins intéressant. Laissant de côté le cracheur de feu, dont l’apparence de brute contrastait étrangement avec sa façon de parler parfois très enfantine, Bruno et moi nous sommes immédiatement dirigés vers la caravane de Maria, pour la fouiller.
- Mais Capitaine, nous nous en sommes déjà occupés ! protesta un policier.
- Deux fouilles valent mieux qu’une, et nous avons obtenu des informations nouvelles entre temps.
Cachés dans un ours en peluche, des coupe-faim bien connus des services de police. Une formule particulièrement nocive. Alors que triomphante, je faisais tourner le flacon entre mes mains, le Grand Filoni entra avec fracas dans la caravane.
- Mais que se passe-t-il ici ?
© 2011



Commentaires
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le 08-03-2011 à 11:15:52
C'est en découvrant ton nouvel article que je réalise combien je suis absente..., absente des blogs mais toi je te t'oublie pas ! Je pense souvent à toi et ardemment je désire que tu te portes bien, que tu remontes la pente, si raide soit-elle. Voyant que tu t'es remise à l'écriture, je crois qu'une petite lumière brille à l'horizon et que le chemin de ton bien être n'est plus si loin... "ainsi soit-il".
Je n'ai pas encore tout à fois lu l'article, j'ai survolé, mas je reviendrai lorsque j'aurai plus de temps, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui... J'en suis certaine, je vais me régaler... à bientôt.
Je t'embrasse fort et te dépose n bouquet de fleurs parfumées.
Namasté, Lina
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le 28-01-2011 à 22:45:04
Voilà une affaire des plus étranges menée par une main de maître ! Je parle à la fois des personnages et de leur créatrice. Vraiment, bravo pour cette intrigue Séchât, j'ai hâte de lire la suite !
Je suis heureuse que tu te sois remise à l'écriture, et c'est pour notre plus grand plaisir à tous !
Je te souhaite une très bonne soirée mon amie.
Je t'embrasse,
Martine