Sur le fil (seconde partie)
- C’est bien la question que je me pose, Monsieur ! répondis-je en désignant le flacon. Vous reconnaissez ces comprimés, je présume ?
- Je devrais ?
- Gaétan Romani affirme vous avoir vu les remettre à Maria Clavo pendant un entrainement.
La posture du grand magicien se crispa imperceptiblement. Un éclair fugace de colère traversa son regard.
- C’est un malentendu. J’ai bien donné des médicaments à Maria, mais c’était de l’aspirine. Je dirige un cirque familial, et comme tout bon patriarche, je prends soin de ses membres. Jamais je ne permettrai qu’on utilise ce genre de cachet dans ma troupe !
- J’en prends note. Bruno ?
Je lui tendis le flacon, pour qu’il soit emballé et analysé le plus rapidement possible.
- N’oublie pas de demander une recherche d’empreintes, ajoutais-je avec un regard appuyé sur le magicien.
Après avoir expressément demandé au Grand Filoni de quitter la caravane, je regardais s’éloigner, visiblement très agacé. Par le témoignage du cracheur de feu ? Par notre présence ? Autour de nous, les membres du cirque nous regardaient en coin, à la fois inquiets et méfiants. Il était évident qu’ils souhaitaient régler eux-mêmes cette affaire. Le claquement sec des gants de latex retirés par Bruno me fit sursauter, et je lui tendis les miens pour qu’il puisse les jeter.
- Que fait-on maintenant ? me demanda-t-il avec un grand sourire.
- Il ne nous reste plus qu’à attendre le résultat de l’autopsie. Je parie que le médecin légiste va travailler dessus toute la nuit. Le commissaire ne le laissera pas rentrer, ce soir…
- Quitte à passer le temps, autant le faire de manière agréable, non ? Tu aimes manger italien ?
Je le dévisageais, sûr de lui, charmeur et sachant très bien en jouer. Je n’avais jamais aimé ce genre d’homme, je m’en méfiais comme de la peste. Il profitait de mon état d’esprit, de ma faiblesse après des mois de solitude pour s’engouffrer dans la brèche.
- Ce soir, j’aimerais surtout prendre une longue douche, diner … seule et me coucher. La journée a été longue.
Déçu, il hocha la tête. Il n’abandonnerait pas. Il n’était pas homme à accepter l’échec. Je luttais contre mes pulsions autodestructrices, une relation avec quelqu’un comme lui ne pourrait être que nocive.
Le lendemain, on sonna à ma porte alors que j’étais sur le point de partir. Sur le seuil, Bruno, tenant un café à emporter dans chacune de ses mains. Appuyé avec une négligence étudiée contre l’encadrement, il m’offrit son plus beau sourire.
- J’ai pensé qu’un bon café ne serait pas de trop pour nous motiver à travailler.
Sur le coup, j’étais encore trop dans le brouillard pour penser que je n’aimais pas qu’on s’invite chez moi. Je lui fis signe d’entrer et de poser les gobelets sur la table.
- Mais où est mon portable ? maugréais-je. Installe-toi, j’arrive.
Je filais dans ma chambre à la recherche de l’indispensable objet, sans faire attention aux bruits de pas derrière moi. Je repérais mon mobile sur ma table de chevet, pianotais dessus tout en marchant et tombais nez à nez avec Bruno. Je n’eu que le temps d’apercevoir son regard déterminé. Il m’attira brutalement à lui et m’embrassa. Prise de court, incapable de réfléchir, je répondis à son baiser, sans le repousser. Il me dirigeait imperceptiblement vers le lit lorsque qu’une sonnerie énergique me ramena à la réalité.
- Ne décroche pas… me supplia-t-il.
Je le regardais, étourdie et décrochais vivement.
- Allo ? Oui Commissaire… Pardon ? Comment ? Bon sang ! J’arrive tout de suite.
- Tout de suite ? répéta-t-il en souriant. Tu plaisantes !
Quelque chose dans le ton de sa voix me remplit d’un profond dégoût, me permettant de reprendre le contrôle.
- J’ai l’air de plaisanter ? On enquête sur un meurtre, du moins, je commence à en avoir la conviction. On retourne au cirque immédiatement… figure-toi que le légiste a découvert que Maria était enceinte.
Le trajet en voiture fut assez pénible, Bruno étant vexé de ma réaction, et c’est avec soulagement que je traversais le parking dans l’intention d’interroger le grand Filoni. Mon équipier me suivait, il semblait avoir repris une certaine contenance et un visage plus professionnel. Le magicien se trouvait près de sa caravane, affalé sur une chaise comme si le poids de la tristesse avait écrasé ses épaules. La sincérité de son expression me toucha, bien que fugace, car son hostilité affichée réapparut dès qu’il nous aperçu.
- Monsieur Filoni, en tant qu’honnête dirigeant de cirque, peut-être pourriez-vous nous expliquer comment une mineure qui travaille pour vous s’est retrouvée… enceinte ?
J’avais balancé l’information presque violemment, pour juger de sa réaction. Aucun doute, à voir ses yeux ronds et son air horrifié, il n’était pas au courant.
- Maria… enceinte ? Vous êtes sûre ?
- Il n’y a pas d’erreur possible, Monsieur.
Il était sous le choc, et je lui proposais de reparler de tout ça plus tard, histoire de le laisser digérer la nouvelle. Mon instinct me disait qu’il n’était pas coupable. Blanc comme une colombe, certainement pas ! Mais innocent dans le cas présent.
Il restait un certain nombre d’artistes à interroger, dont la mère de la victime. Effondrée, elle répondit à nos questions avec dignité, partagée entre la douleur, la colère et l’incompréhension. Si elle simulait sa peine, autant lui conseiller de se reconvertir dans une autre voie artistique, celle de la comédie.
Nous n’avions rien. Pas de suspect crédible ni même de mobile. Juste ce flacon de comprimés…
Un sifflement discret attira mon attention, et je reconnus une jongleuse d’un certain âge, qui me faisait signe de la rejoindre à l’abri des regards. Affolée, pâle, d’une allure presque maladive, ce fut comme si elle vomissait un secret qui l’avait trop longtemps rongée.
- Maria… je sais qui l’a tuée. Je l’ai empêché de violer cette pauvre petite il y a quelques semaines, et elle m’a fait jurer de ne rien dire. Je suis sûre que c’est lui !
- Qui donc ?!
- Gaétan, Gaétan Romani !
© 2011



Commentaires
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le 01-02-2011 à 19:11:21
Une intrigue très bien menée qui donne envie de lire la suite. Bravo !
Et puis... j'ai l'impression qu'une petite intrigue amoureuse va se nicher dans cette intrigue policière, je me trompe ?
Allez, je ne pose plus de question, je verrai bien par la suite.
Bonne soirée Séchât, et félicitations pour ton talent littéraire ! Le genre policier te va comme un gant !
Bisous,
Martine
le 30-01-2011 à 19:24:10