Sur le fil (troisième partie)
Une tentative de viol… voilà qui éclairait l’attitude inquiète du cracheur de feu sous un jour nouveau. Mais il était impossible de le convoquer au poste, la presse aurait tôt fait de le désigner comme coupable et les rênes de l’enquête nous échapperaient. Non, il fallait agir avec prudence, loin des projecteurs. Bruno et moi n’avions pas tardé à trouver Gaétan Romani, à l’écart des habitations mobiles et s’entrainant pour son numéro. Un éclair de panique traversa son visage, et je me hâtais de calmer le jeu.
- Nous avons trouvé les médicaments dont vous nous aviez parlé, Monsieur Romani.
Sa posture défensive se relâcha perceptiblement. Il hocha la tête.
- Il s’agissait de coupe-faim, ce qui va dans le sens de votre déclaration, au sujet de la dispute entre le directeur et la funambule sur sa prise de poids. Nous aimerions en savoir plus sur Maria. Sa place dans ce cirque lui tenait donc à cœur au point de mettre sa santé en danger en prenant ces cachets ? Vous assistiez à ses entrainements, vous deviez certainement bien la connaître…
- Et bien, c’est un cirque familial vous savez, donc on se connait forcément bien et depuis longtemps !
Alors que je souhaitais amener en douceur le sujet délicat qui nous amenait, Bruno attaqua de front.
- Mais vous n’êtes pas proche de tous les artistes comme vous l’étiez de Maria, n’est-ce pas ? A moins que vous ne tentiez de forcer tout le monde à coucher avec vous ?
Tout se passa très vite. Avant que je ne puisse jeter un regard furibond à mon collègue, Romani pris une grande goulée d’alcool dans sa bouche et envoya ses flammes dans notre direction. Instinctivement, je me plaquais au sol tandis que Bruno sautait vers sa droite et que le cracheur de feu tentait de s’enfuir. C’était ma faute, j’aurais dû être plus attentive et remarquer qu’il tenait encore sa torche à la main ! Heureusement, un homme aussi imposant que lui courrait moins vite qu’une policière sportive et entrainée. Et aussi musclé qu’un homme puisse être, il n’en mène pas large quand on se plante devant lui avec une arme pointée droit sur son visage.
- On s’arrête là, Romani ! On va discuter bien gentiment…
Il tomba au sol et se balança d’avant en arrière en pleurant, les mains sur le visage.
- Je ne voulais pas, je ne voulais pas !
- Mais Maria était très belle… et très jeune aussi. Que s’est-il passé, elle a refusé vos avances ?
- Elle était si douce et gentille avec moi, j’ai cru qu’elle serait d’accord. Elle pleurait, elle criait, je ne comprenais pas ! Et quelqu’un est arrivé et m’a hurlé de la laisser tranquille, alors j’ai eu peur et je suis parti.
Un enfant dans un corps d’homme… et avec des pulsions d’homme. Je n’étais pas psychiatre, mais il y avait fort à parier que son état mental avait plus de chance de le conduire à l’hôpital qu’en prison.
- Est-ce que vous avez tué Maria ? D’une façon ou d’une autre…
- Non ! Je vous jure que non !
Il semblait horrifié et sincère, on ne pouvait qu’avoir envie de le croire, pourtant cet homme avait tenté quelques minutes plus tôt de brûler deux policiers en service. Bruno attendait, à quelques pas de moi, un sourire sur le visage.
- Il est coupable c’est évident. Il aura tenté d’abuser d’elle une seconde fois, et Maria se sera suicidée, ne pouvant pas vivre avec ça. Ou alors, il savait où se trouvaient les comprimés et les aura échangé contre un poison, ne supportant pas d’être rejeté.
J’étais dubitative. Ca ne collait pas.
- Cet homme peut être brutal, c’est certain. Mais il agit instinctivement, sous le coup des émotions. Tu l’imagines mettre au point un plan pareil ?
Il haussa les épaules, m’affirmant que souvent, les suspects cachaient bien leur jeu. Et s’il faisait semblant d’être mentalement déficient ? Il pouvait s’être inventé un personnage inoffensif, et être un prédateur de la pire espèce. Il suggéra que nous fassions quelques recherches sur son passé, et les villes dans lesquelles il avait séjourné.
- Peut-être a-t-il fait d’autres victimes…
Bruno lui passa les menottes avec satisfaction, tandis que Romani se laissait faire avec résignation.
Embarquer le suspect ne fut pas facile. Filoni et les membres de son cirque étaient outrés qu’on puisse arrêter l’un des leurs. Tous soutenaient que seule une personne extérieure à leur milieu avait pu commettre une telle horreur. Le doute se lut pourtant sur chacun d’eux, tandis que la jongleuse avouait qu’il avait tenté de violer Maria. Une lueur mauvaise flamba dans les yeux du magicien, et l’amertume de la déception, de la trahison d’un des membres de sa famille d’artistes fit trembler sa voix.
- Gaétan… Comment as-tu pu faire ça ?
Filoni ne s’opposa pas à ce que nous l’emmenions au poste, et c’est avec la mine piteuse d’un enfant ayant fait une bêtise qu’il jeta un dernier regard à ses amis.
Tandis que Bruno se faisait une joie de mener l’interrogatoire, un collègue m’annonça que le légiste souhaitait me voir. Je me dirigeais vers la salle d’autopsie, et fus soulagée de constater que le corps de la victime n’était pas visible.
- Bonjour, Docteur. Du nouveau ?
- Bonjour Capitaine, c’est le moins que l’on puisse dire !
Ses traits étaient tirés, et un nombre incalculable de gobelets à café trainaient un peu partout. Suivant mon regard, il me confirma qu’il n’avait pas quitté son poste depuis deux jours, et que par manque de personnel, il avait même du procéder à l’analyse du flacon de médicaments en personne.
- Il ne s’agit pas de coupe-faim, mais Maria Clavo est bien morte en ingérant ces cachets.
Une action lente mais irrémédiable, dans le but d’interrompre une grossesse, mais pouvant entrainer un arrêt cardiaque. Meurtre, ou tentative d’avortement mal maîtrisée ? Romani était-il vraiment capable d’ôter la vie de cette façon ?
- Avez-vous trouvé des empreintes sur le flacon ?
- Non, rien de significatif.
Je hochais la tête, prête à rejoindre mon partenaire pour l’interrogatoire. Le légiste m’apostropha :
- Et dites bien à Bruno de penser à mettre ses gants la prochaine fois qu’il manipulera une preuve, ça évitera de faire des recherches pour rien, et de détruire des indices éventuels !
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le 01-02-2011 à 21:23:21