Sur le fil (quatrième et dernière partie)

 CopyrightFrance.com

Décidément, mon partenaire accumulait les faux pas sur cette enquête. Je traversais le poste à la recherche de Bruno, quand devant le bureau du commissaire, ce dernier passa la tête par la porte et m’invita à y entrer.

 

-          L’affaire est sur la bonne voie, vous avez arrêté un suspect !

 

Il semblait de bonne humeur, ravi à l’idée de pouvoir clore le dossier rapidement. Encore un qui sautait un peu trop facilement aux conclusions. Je lui expliquais mes doutes sur l’implication de Romani dans la mort de Maria Clavo, et le commissaire ne cacha pas sa déception.

 

-          Il reste encore la possibilité que Romani soit le père de l’enfant porté par la victime. Le mobile pèserait d’autant plus lourd dans la balance, et le juge qui instruit l’affaire pourrait bien le mettre en examen… Il faudrait que nous sachions rapidement à quoi nous en tenir, je vais demander au légiste de procéder aux tests ADN immédiatement.

 

J’acquiesçais, l’hypothèse n’étant pas à exclure pour le moment. Le légiste n’allait toujours pas rentrer chez lui ce soir. Ce qui fort heureusement n’était pas mon cas. L’enquête monopolisait toute mon énergie, et j’étais épuisée.

 

-          Tu veux un petit café ?

 

Je sursautais.

 

-          Bruno ! Tu m’as fait peur. Merci, mais je vais aller dormir, je suis crevée. Et toi, tu ne rentres pas ?

-          Si, ça ne sert à rien de continuer l’interrogatoire, Romani est complètement prostré.

 

Avant de le saluer, je lui transmis le message du légiste. Il fronça les sourcils, puis haussa les épaules en souriant.

Une fois confortablement installée dans mon lit, je peinais à trouver le sommeil, malgré la fatigue. Les évènements des jours passés tournaient en boucle dans ma tête. Un détail m’échappait. Impossible de mettre le doigt dessus ! Je finis par m’endormir, fiévreuse et agitée.

 

CLAC !

 

Je recouvrais mon visage avec mes couvertures, à moitié réveillée.

 

CLAC !

 

Agacée, je me retournais dans mon lit.

 

CLAC !

 

Je me redressais brusquement, reconnaissant ce bruit, le détail qui enfin, me revenait en mémoire ! J’attrapais vivement ma montre, sur ma table de chevet. Il était 8 heures passé, et j’étais en retard. Sans prendre le temps de me doucher, j’enfilais les premiers vêtements que je trouvais, dévalais les escaliers de l’immeuble et fonçais au poste.

 

-          Où est Bruno ? criais-je au premier policier que je croisais.

-          Vous venez de le rater, Capitaine, il est parti pour le cirque après avoir reçu un coup de téléphone, me répondit-il. Est-ce que tout va bien ?

-          Pas le temps d’expliquer quoi que ce soit, dites au commissaire que je file au cirque moi aussi !

 

Une fois au volant, je mis le pied au plancher, consciente de sembler parfaitement hystérique en voyant mon reflet dans le rétroviseur. A mon arrivée, personne près des caravanes ou sur le parking. Je courrais en direction du chapiteau, ou l’homme fort de la troupe me barra l’entrée.

 

-          Monsieur Filoni est occupé, vous ne pouvez pas entrer.

-          Ah oui ? C’est ce qu’on va voir !

 

Je dégainais rapidement mon arme, menaçante, pour la seconde fois en quelques jours. A l’intérieur m’attendait une scène surréaliste : tous les membres du cirque étaient réunis, assis dans les gradins, tandis que sur la piste, le magicien pointait un fusil sur Bruno, à moitié allongé sur le sol.

 

-          Tu connaissais Maria, et c’est toi qui l’as assassinée !

-          Cette photo ne prouve rien.

-          Maria, et toi, après une représentation dans la banlieue parisienne… Elle te dévorait du regard, ça crève les yeux !

 

Des murmures d’hommes et de femmes en colère se firent entendre. J’assistais au procès officieux de mon partenaire. Reprenant mes esprits, j’avançais près de la piste.

 

-          Filoni ! Baissez cette arme !

 

Il pointa aussitôt son fusil dans la direction, puis donna un coup de crosse à Bruno, qui tentait de se relever.

 

-          Attention ! hurla-t-il.

 

Trop tard. L’homme fort, arrivé sans un bruit, m’avait attrapée et me maintenait fermement les bras dans le dos. Je ne pouvais rien faire.

 

-          Cet… homme, ce policier, cracha Filoni, a tué Maria.

-          Je sais, je suis venue pour l’arrêter.

 

Il y eu un instant de flottement. Le magicien me scrutait, cherchant à savoir si je bluffais. Bruno, lui, se décomposa.

 

-          Tu portais des gants, lors de la fouille de la caravane de la victime. Et tes empreintes étaient sur le flacon… ce qui ne peut vouloir dire qu’une chose. Tu as eu les médicaments en main avant qu’on ne les trouve, avant la mort de Maria.

 

Le claquement sonore qu’avait fait mon partenaire en retirant ses gants de latex avait résonné dans mes oreilles, toute la nuit. Filoni était au bord de l’explosion, ses soupçons étaient confirmés.

 

-          Non, ne faites pas ça !

-          C’est mon devoir, je n’ai pas su protéger Maria, alors je dois au moins la venger !

 

Une rumeur sourde s’amplifia dans le chapiteau. La troupe réclamait la mise à mort du policier qui leur avait pris l’une des leurs.

 

-          Et qui s’occupera du cirque une fois que vous serez en prison ? Qui veillera sur eux ?

 

Le magicien hésitait, baissant légèrement son arme. La mère de la victime sortit de l’ombre, et entra dans la lumière des projecteurs.

 

-          Je t’en supplie, ne fais pas ça… Papa.

 

Aux éclats de voix dans les gradins, et aux échanges de regards, je compris que je n’étais pas la seule à qui on avait caché cette information. Maria était donc la petite-fille du patron ? Je comprenais mieux la douleur aigüe qui vrillait les traits du magicien. Il lança un dernier coup d’œil haineux à Bruno, puis lâcha son fusil. L’homme fort desserra son étreinte et je lui repris mon pistolet avant de me ruer sur la piste. Je récupérais le fusil, et le déchargeais, tandis que mon partenaire… mon ex-partenaire, poussait un soupir de soulagement et se relevait.

 

-          Ecoute, ce n’est pas ce que tu crois, commença-t-il avec un ton particulièrement enjôleur.

 

Je le giflais avec toute la force de mon bras. La trace de ma main apparaissait déjà sur sa joue.

 

-          La ferme ! Tu me dégoûtes…

 

Lentement, il tourna la tête vers moi, et pour la première fois, je le vis tel qu’il était. Froid. Calculateur. Manipulateur. Un serpent vicieux qui hypnotisait ses proies avant de les achever. Une unité de policiers entra brusquement dans le chapiteau. A croire que le collègue que j’avais apostrophé un peu plus tôt s’était inquiété et avait envoyé des renforts.

 

-          Tout va bien, la situation est sous contrôle. Monsieur Filoni, Madame Clavo, il faudrait que vous suiviez ces hommes, nous allons avoir besoin de votre témoignage.

 

Je n’oublierai jamais l’expression catastrophée du commissaire à notre arrivée au poste, quand il vit Bruno les menottes aux poignets. Il était au bord de la crise de nerfs, paniqué à l’idée de rendre des comptes sur l’un de ses policiers, devenu un criminel. Je levais les yeux au ciel, en pensant à la chasse aux sorcières qui allait certainement être lancée par l’IGPN dans nos services, histoire de vérifier qu’aucune autre mauvaise surprise ne les attendait.

Mais pour l’heure, je conduisis Bruno en salle d’interrogatoire où nous ne tardions pas à nous dévisager, assis l’un en face de l’autre. Je plaçais la photo que m’avait remis Filoni au centre de la table.

 

-          Toi, en train de faire du charme à la victime, il y a quelques mois près de Paris. Toi, un policier, qui drague une mineure… Heureusement que la troupe est du genre sentimentale, et immortalise chacune de ses représentations. Je suppose que les analyses ADN vont nous confirmer que tu étais le père de l’enfant ?

 

Il était étrangement calme, le visage figé en une expression sombre et blasée.

 

-          Nous avons eu une petite aventure, durant mes congés d’été. Je savais que son cirque devait passer dans la région quelques temps plus tard, mais je ne prévoyais pas de la revoir. Elle ne m’amusait plus.

-          C’est donc elle qui t’a recontacté, une fois en ville ?

-          Oui, et elle m’a annoncé tout sourire qu’elle attendait un enfant de moi. Elle pensait que notre histoire était sérieuse.

 

Bruno afficha un rictus méprisant, et je crispais ma main sur ma cuisse, me retenant de lui balancer une bonne droite pour le faire disparaitre.

 

-          Maria ne voulait pas avorter, et de toute façon, le délai légal était dépassé. Filoni lui avait déjà fait remarquer qu’elle avait pris du poids. Alors je suis allé dans son sens, j’ai prétendu être le plus heureux des hommes et le lendemain, je lui ai apporté un flacon de coupe-faim, histoire que le vieux continue de penser que c’était des kilos en trop, et pas autre chose, s’il tombait dessus.

-          Si c’était pour faire illusion, pourquoi les a-t-elle pris ?

-          Cette gosse était d’une naïveté incroyable, je lui ai dit que c’était en fait des vitamines pour femme enceinte et elle m’a cru.

-          Donc tu ne voulais pas la tuer, juste lui faire perdre l’enfant ?

 

Il acquiesça, ajoutant simplement qu’il avait eu de la chance : la tentative de viol de Romani en faisait un suspect plus que plausible.

 

-          J’étais persuadé de m’en tirer facilement, puisque je pouvais orienter l’enquête dans la direction que je souhaitais. Et puis il y a eu cette histoire de gants… Je pensais que tu n’avais rien remarqué, quand tu m’as transmis le message du légiste, mais il a fallu que tu t’en souviennes plus tard !

 

Je me penchais au dessus de la table, et plantais mon regard dans le sien.

 

-          On ne peut pas gagner à tous les coups. Tu vas payer pour ce que tu as fait. Dire que j’ai failli laisser tes mains se poser sur moi, espèce de …

-          Tu aurais fini par céder, comme les autres.

 

Il n’y avait rien à ajouter. Il était le genre d’homme à qui on ne pouvait jamais prouver qu’il avait tort. Je quittais la pièce sans me retourner, alors que l’agitation dans les couloirs du poste glissait sur moi comme une scène de film au ralenti. Bruno ne serait pas le seul à être jugé. Romani le serait aussi, pour tentative de viol sur mineure, et agression de policiers en service.

Ce n’était rien qu’une histoire sordide de plus, qu’on évoquerait au journal TV et qui ferait les choux gras de la presse locale. Un dossier supplémentaire sur le bureau d’un juge. Un autre flic à s’être cru au dessus des lois. Et tandis que je m’adossais au mur, à l’entrée du poste, j’allumais une cigarette avec une sensation d’inachevé, et d’insatisfaction…  A qui pouvait-on faire confiance, dans ce monde qui est le notre ?

 CopyrightFrance.com

© 2011





03-02-2011 | 128 vues

Commentaires


Lina R
site/blog
le 07-06-2011 à 16:50:40
Bonjour Séchât,

Tout comme ton héroine, je me pose exactement la même question, en ce moment. J'ai malheureusement la réponse : à personne ! Nous ne pouvons faire confiance à personne. De nos jours, la confiance ne peut être déposée, ni même dans nos propres mains...

Merci de ta visite. Tu as raison, la citation est triste. Elle reflète mon état du moment, triste désabusée... c'est moi...

J’espère que tu vas bien. Quant à moi, j’ai du mal à reprendre le monde de la blogosphère… je suis déçue.

Mon Amie, je t’embrasse et te dis à bientôt.

Lina
Arc-en-ciel
site/blog
le 05-02-2011 à 15:10:18
Eh bien, quelle surprise ! Bravo, je n'avais rien vu venir ! Effectivement, à qui peut-on faire confiance dans ce monde qui est le nôtre ? J'ai bien peur que la réalité dépasse parfois la fiction.

En tout cas, félicitations pour cette nouvelle policière, à la lecture de laquelle j'ai passé d'excellents moments !

Je te souhaite un très bon week-end, mon amie.

Bisous,

Martine

Poster un commentaire
Merci de recopier le nombre de gauche dans la case ci-dessous (Pourquoi?)

Liens

Voir les articles de la catégorie " Sur le fil "

Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Signaler un contenu | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion | Annuaire des blogs

Créer un blog gratuit avec Blog4ever