Une autre vie

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Les cigarettes rougeoyaient dans l’obscurité, et seul le chant des grillons repoussait le silence. La nuit était tombée, mais la chaleur étouffante de la journée s’enroulait encore autours des deux jeunes femmes comme des écharpes humides et lourdes.


-          Nous sommes des chats… Ca expliquerait qu’on ait plusieurs vies en une seule. Chaque gros changement marquant la fin d’une vie.


Laure tourna son visage vers Maurine, avec un air interrogateur.


-          C’est pour ça qu’on a toujours l’impression d’avoir les souvenirs d’une autre personne quand on repense au passé ? Comme si ce n’était pas tout à fait nous qui avions vécu ça ?


-          Oui.


Laure sourit.


-           Remarque, je comprends mieux pourquoi j’aime autant dormir, alors… Ca me plait. Oui, je suis un chat.


Elle se roula en boule sur l’herbe. Son amie resta assise, le dos appuyé contre le tronc d’un arbre. Elles écrasèrent leurs mégots dans le petit pot de confiture vide qu’elles emmenaient toujours pour ne pas polluer le cimetière. C’était là qu’elles trainaient, la plupart du temps, quand elles voulaient être tranquilles. Et c’était cette étrange habitude qui était à l’origine des surnoms qu’on leur donnait, au village. Les sorcières. Les satanistes. Les deux folles…


Etait-ce préférable d’avoir des occupations jugées normales ? Comme se chuchoter les derniers ragots sur les voisins devant les façades des maisons ? Lire le journal dans sa cuisine, en buvant un café… chaque jour un peu plus désespéré du manque d’emploi ?


Non. Certainement pas. Les deux jeunes femmes avaient besoin de plus, elles refusaient de voir leurs rêves mourir à petit feu dans un village où l’idée d’une certaine façon de vivre était profondément enracinée. Alors elles cultivaient leur imaginaire. Leur pêché mignon était justement lié au cimetière, et à une mystérieuse tombe, ancienne, délabrée et dont le nom de l’occupant était presque entièrement effacé. Homme ou femme ? Même cette information leur échappait, et cela leur permettait d’essayer de reconstituer cette vie de mille et une manières.


-          C’était un jeune homme, hasarda Maurine, qui avait une vie simple. Il aimait travailler les champs et voulait juste fonder une famille. Mais il a du combattre pour la France à la première guerre mondiale. Il est mort la veille de l’Armistice sans pouvoir serrer sa promise dans ses bras.


Laure grimaça.


-          Tu parles d’une ironie du sort ! Non, voyons voir. C’était la plus belle fille du village. Elle rêvait de Paris et de tourner dans les premiers films muets en noir et blanc. Elle s’est enfuie en direction de la capitale et elle est devenue une actrice célèbre. Et au crépuscule de sa vie riche et heureuse, elle a tout simplement souhaité reposer dans son village natal.


Maurine éclata de rire.


-          Tu inventes toujours de belles histoires qui finissent bien !


-          Et toi des histoires tristes qui finissent mal.


Les deux amies imaginaient des centaines et des centaines de vies, pour échapper à la leur, sans emploi, sans surprise, sans véritable espoir. Mais parfois, il faut faire attention aux vœux que l’on formule. A trop se plaindre de la répétition des jours, on finit par regretter ce temps-là et ce qu’on avait.


Ce soir là, sa cigarette brillait au cœur de la nuit, comme la lumière d’un minuscule phare qui rappellerait à lui une embarcation encore en mer. Reviens, s’il te plait, reviens ! Mais elle ne retournerait plus au port. Une partie d’elle était là, devant elle, dans cette tombe au nom bien visible, celui de Laure. Son amie qui lui avait brutalement été arrachée une nuit d’été, par un homme qui avait pris sa voiture alors qu’il avait trop bu. Elle n’était pas arrivée à temps à l’hôpital pour lui dire adieu. Seuls ses parents avaient pu recueillir ses dernières paroles.


-          Je veux… être enterrée à côté de cette tombe… au cimetière. Maurine… elle saura laquelle.


Et voilà qu’elle pleurait en silence devant les deux tombes. Un appel timide lui parvint aux oreilles. Le miaulement d’un chaton abandonné, lové contre la stèle de son amie pour se protéger du vent.


-          Je suis un chat, se souvint Maurine en esquissant un sourire.


Elle prit la petite boule de poils dans ses bras, et la serra contre elle.

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18-07-2011 | 114 vues

Commentaires


Lina R.
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le 20-09-2011 à 16:01:48
J'ai oublié !! Félicitations pour ta nouvelle déco, j'aime beaucoup !!
Lina R.
site/blog
le 20-09-2011 à 16:00:29
Bonjour Séchât

Merci de toujours passer chez moi, même si je suis absente. Merci de ta présence et excuse mon absence.

Je vais bien, mon Amie. C'est juste que je passe moins de temps sur le blog... une sorte de lassitude... mais l'envie d'écrire reviens, petit à petit...

Dans ton texte, Maurine ne n'est-elle pas une partie de toi ? Maurine ne devait plus retourner au cimetière.... Elle doit, simplement, garder le passé dans son cœur, pour revivre les bons moments passés avec son amie Laure...

A bientôt, bisous

Lina
Martine
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le 16-09-2011 à 22:24:19
Bonsoir Séchât,

J'espère que tu vas bien.

J'ai relu avec plaisir ce texte original et plein d'émotion à la fin. On ne relit jamais un texte tout à fait de la même manière que la première fois, je pense.

Ce soir, j'ai piqué ça et là quelques mots révélateurs de tes propres questionnements, une certaine lassitude par endroit...

J'espère que tu vas finir par trouver l'emploi que tu recherches, ma chère Séchât. Ne perds pas espoir.

Je te souhaite une très belle et douce soirée et un bon week-end.

Bisous,

Martine
Betty
le 03-08-2011 à 22:01:10
Bonsoir, joli hommage à nos amis les chats. On retrouve le côté mystérieux de cet animal que j'aime tant. Bonne soirée. Bises.
Martine
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le 19-07-2011 à 11:35:44
Bonjour Séchat, un petit bijou ce texte, bravo ! Bisous de ton amie. Martine
Séchât
le 18-07-2011 à 16:28:04
Bonjour Pierre-Louis,

Merci pour ton message, ça me fait plaisir d'avoir de tes nouvelles.

Je constate que j'ai du faire une erreur quelque part dans la trame, si tu n'as pas bien compris : en fait, au début du texte, les deux amies sont vivantes et discutent ensemble dans le cimetière. Mais à la fin, Maurine est seule devant la tombe de son amie morte durant l'été. La part d'elle qui est toujours là, c'est tout simplement son corps, dans la tombe.

J'espère que cette explication t'aura un peu éclairé, j'essaierai d'être plus explicite dans mon prochain texte.

Amitiés,

Séchât.
Pierre-Louis
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le 18-07-2011 à 16:21:31
Joli texte plein de mystères. Mais j'ai eu un peu de mal (et toujours encore) à comprendre la transition, quand Maurine n'est plus là et qu'une partie de Laure est devant-elle (c'est déjà le cas au début ?)
En tout cas, l'atmosphère est très étrange et donne envie de lire une suite.. Que peuvent donc faire ces deux amies à moitié femmes à moitié chat dans un si paisible village ? Cela réveille l'imagination.
Merci.
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